01 janvier 2006
défaut d’histoire
N’a plus qu’un seul souvenir précis. Elle le regarde droit dans les yeux et lui dit : « Je pars. »
Le reste n’est qu’un ramassis de sensations désagréables. Se
retrouver seul à fumer clope sur clope avachi dans le canapé devant un écran de
télé éteint. Ouvrir cent cinquante fois le réfrigérateur et constater qu’il ne
reste plus aucune bière. Se rabattre à nouveau sur le placard à apéritif et
tenter d’arracher à une bouteille une autre dernière goutte de vodka. Sortir
dans la rue sous une pluie battante. Aller à pied au bar le plus proche. Boire.
Sortir du bar comme un zombie. Se rendre au bar d’en face. Boire. Rentrer
s’affaler sur la moquette de l’appartement. Ramper jusqu’au chiottes. Vomir. Se
réveiller deux jours plus tard. Plus de mémoire. Plus d’identité. Plus
d’histoire. Plus de famille. Plus d’amis. Plus de boulot ? Ne sait même pas de
quoi on parle là !
Sortir prendre un petit coup. Se faire chasser des bars à
coups de poings, de pompes, de matraque, de batte de base-ball et de seau d’eau
sale. Se réveiller avec la gueule de bois, sale, trempé, gelé, allongé sur un
banc public. Rentrer tenter de se prendre une douche. Renoncer en voyant sa
gueule dans le miroir de la salle de bain. S’affaler sur la moquette.
Oublier.
Zoner des jours et des jours. Acheter des clopes. Regarder
au-delà du plafond en fumant et buvant. Rendre l’appartement qui était en
location. Vendre tout ce qu’il contenait à un brocanteur. Aller boire le
produit de la vente. Se faire jeter du bar après avoir renversé quelques tables
et provoqué une bagarre. S’affaler sur le trottoir, un banc ou des marches.
Echapper aux flics, ça, c’est comme instinctif, il est déjà loin, en rampant
s’il le faut, lorsque les sirènes sonnent ou que les camionnettes arrivent.
Rentrer se coucher au matin dans un hôtel miteux.
Et recommencer le lendemain, la nuit suivante et le surlendemain.
03 janvier 2006
Mort. Je suis mort pensa John
Mort. Je suis mort pensa John. Un forgeron dingue battait à
tout rompre un morceau de ferraille sur l’enclume qu’il avait derrière
le front. Il inspira profondément, ce qui ajouta une nausée pesante à
sa migraine. Les effluves de poissons pourris mêlées aux odeurs grasses
de moteurs, les relents de peintures et de vase mélangées lui
imprimèrent l’image d’un port, bien avant qu’il ouvrit les yeux. Il
reconnut le tintement des drisses sur les mâts des voiliers et le
grincement des pontons là-bas plus loin. Ici, un silence seulement
coupé du cri des mouettes embarrassait l’espace. John se décida
d’ouvrir les paupières.
…
05 janvier 2006
Où suis-je ?
Une fois de plus John s’était réveillé amnésique et perdu, chiffonné, courbatu et souffrant d’une épouvantable migraine. Le corps douloureux, il s’était levé du banc où il semblait avoir sombré assez longtemps dans une inconscience lourde. Il se mit en marche, non sans peine, son grand corps allongeant de longues foulées à un rythme très ralenti.
Il sortit du quartier sombre de la ville, aux ruelles étroites et tortueuses, et avança au grand jour vers une rue large, claire et bordées de grands arbres. Ses yeux se plissèrent à l’arrivée dans la luminosité, mais il continua. La migraine était si forte qu’il ne la sentit pas se renforcer par l’éclat des rayons de soleil qui se réfléchissaient sur les façades claires des immeubles.
"Peu importe la douleur", pensa-t-il
"Envie de lumière. Echapper à l’ombre et aux cauchemars."
...
06 janvier 2006
Fissure
Plusieurs micro-évènements avaient entamé son irrépressible besoin de sombrer dans l’autodestruction. Sa curiosité naturelle pointait peu à peu sous la carapace de son abrutissement volontaire.
Il avait surtout besoin de comprendre ce qu’il lui arrivait. La douleur qui avait causé sa brutale dépression était toujours présente, mais peut-être qu’enfin, il allait pouvoir accepter de la localiser dans le fatras d’images embrouillées qui assaillait par vagues son cerveau éprouvé. Il sentait qu’il devait prendre le temps de voir les choses en face, quelles qu’en soient les conséquences.
D’autre part, il s’étonnait de ressentir encore le froid, la faim, la soif, mais en plus, il ressentait de mieux en mieux son amnésie comme quelque chose d’étranger à lui et qu’il faudrait combattre. Ce sentiment était tout nouveau et prenait à chaque instant le pas sur son envie d’oublier, d’oublier quoi ? Déjà les interrogations affluaient et pour une fois il les laissaient s’immiscer en lui.
...
08 janvier 2006
Echapper à l’ombre et aux cauchemars
Chaque pas vers la lumière lui parut être une victoire sur lui-même. Luttant contre une nausée tenace, John s’engagea dans une longue avenue bordée d’élégants hôtels particuliers au luxe affiché sans ostentation.
L’architecture de cette avenue fut pour John comme une bouffée d’air frais pour un noyé. Il avançait par paliers d’une dizaine de mètres, et s’arrêtait, laissant son regard errer sur les fenêtres aux meneaux ouvragés, surmontées de frontons à l’alternance d’arcs de cercle ou de triangles parthéniens. Il admirait, les moulures des pilastres et des colonnes engagées, la variété des frises et des chapiteaux, la diversité des encadrements de porte, la simplicité des corniches qui cachaient habilement les gouttières et les chéneaux.
Lever la tête lui faisait perdre en partie l’équilibre, mais sans qu’il s’en rende vraiment compte, chaque détail architectural redonnait vie à ses cellules et reliait à nouveau ses neurones atrophiés d’amnésique. Il contempla longuement une série de corbelets sculptés qui soutenaient un balcon orné de délicats garde-corps en fer forgé.
Visiblement, son cerveau nécessitait le lyrisme d’ouvrages d’art pour combler le vide de sa mémoire. Une foule d’images répondait en écho à ses investigations de formes et de volumes.
...
09 janvier 2006
Abandonnée ?
Ses pas le menèrent devant une grande demeure abandonnée. Un jardinet repoussait l’escalier d’entrée à quelques mètres de la rue. Deux glycines, l’une blanche, l’autre bleue entremêlaient leurs branches au sommet du muret qui séparait la rue de ce petit jardin envahi d’herbes folles. John poussa la grille du jardin sans réfléchir, il en aurait été peu capable à cette heure de toute façon. Il s’avança vers l’escalier, enjambant les graminées et les fougères, écrasant les orties de ses lourds bottillons et griffant son jean aux ronces revêches.
Il dut repousser du pied tout un monceau de déchets en tout genre qui barraient les marches : débris de jardinières, vitrages de fenêtres brisées, morceaux de volets en bois détruits par le vent et l’abandon. Le tout encrassé de sachets plastiques, de boîtes de conserves rouillées, de papiers gras envolés, ligotés entre eux par de multiples nœuds de ronces, de lierre et de liserons.
Il parvint au haut des marches sous un porche au plafond décoré d’une mosaïque de style art déco, noire et or, notée d’une inscription en cercle qu’il ne put déchiffrer. Un deux en chiffre dit « arabe » se situait au centre. Il abaissa le regard, peu enclin à se creuser le crâne pour cette énigme. La porte de l’hôtel était condamnée par un cadenas pris dans une chaîne, laquelle était passée dans la grille du judas et dans un anneau fixé au mur par du ciment de récente facture. John resta perplexe quelques instants. Allait-il renoncer à sa visite frauduleuse ?
Il entendit des passants rire un peu plus loin. Un chat noir sauta sur le muret d’entrée entre les grappes de fleurs de glycine puis d’un bond dans le jardin et s’enfuit vers quelque cachette.
John regarda à nouveau le cadenas et la chaîne. Il s’aperçut qu’un des maillons était très rouillé, proche de la rupture. Il saisit à pleines mains une pierre de belle taille qui avait dû se détacher du parapet et d’un coup, porté au bon endroit, aida le maillon à céder totalement.
...
10 janvier 2006
Entrer ?
John tira la chaîne de la grille puis à travers l’anneau et poussa la porte. L’intérieur baignait dans une douce clarté légèrement brumeuse. Le courant d’air provoqué par l’ouverture de la porte souleva une poussière dorée. Du côté opposé de la grande pièce, les rayons du soleil passaient à travers deux immenses baies garnies en impostes de vitraux chatoyants.
Les iris de John réagirent aux contrastes lumineux, provoquant une nouvelle crise de migraine. Il resta un moment sur le pas de la porte qu’il repoussa doucement derrière lui.
La pièce était encombrée. De grands draps blancs recouvraient des
fantômes de meubles. Une haute et large cheminée s’ouvrait sur le
pignon de droite, à l’ouest.
A gauche, une petite pièce ouverte
distribuait un escalier, une porte entr’ouverte qui donnait sur un
salon et un corridor s’enfonçant vers la partie est de l’immeuble.
Négligeant l’étroit corridor qui devait desservir la cuisine, les
communs et les chambres des domestiques, John s’avança sans hésiter
vers l’escalier et entreprit de visiter les étages.
...
11 janvier 2006
John s’avança sans hésiter vers l’escalier et entreprit de visiter les étages
Au premier, il découvrit une salle à manger de belles proportions éclairée au nord par deux fenêtres sur l’avenue et au sud par deux baies donnant sur une terrasse qui dominait un grand jardin à l’italienne. John sortit sur la terrasse. Le parc croulait sous l’exubérance d’une végétation luxuriante et sauvage. Il était séparé des jardins voisins par de hauts murs de pierre. Le fond se perdait dans une progression d’arbustes et d’arbres de haute tige se dont l’effet semblait repousser l’horizon.
John crût discerner, au milieu du parc, un bassin entouré de sculptures. Mais l’ensemble était entièrement couvert de lichen, de lianes et de plantes aquatiques. Il revint dans la salle et referma la fenêtre de la terrasse.
Le palier du premier servait un autre salon, au décor plus féminin que celui, austère du rez-de-chaussée, et un autre corridor qu’il ne visita pas tout de suite. Il monta d’un étage et arriva à une salle de lecture très claire, ouverte cette fois-ci par trois baies sur chaque façade nord et sud. Sur le palier, un nouveau corridor et, au-dessus des deux salons, une pièce fermée qui attira fortement la curiosité de John. Il ouvrit la porte qui grinça épouvantablement dans le silence de la demeure abandonnée. Il avança dans l’obscurité, en contournant une table, vers une fenêtre qu’il distinguait à peine à l’opposé de la porte. Il repoussa une vieille tenture qui lâcha un nuage de poussière et il chercha la crémone à tâtons. L’ayant trouvée, il ouvrit la fenêtre et poussa de lourds volets à droite et à gauche de la fenêtre puis il se retourna.
Une bibliothèque !
Des rayons sur trois mètres de hauts garnis à craquer d’ouvrages reliés en fine peau, derrière de hautes vitres les protégeant de la poussière. Couvrant les quatre murs ! Tout semblait en bon état. Pas une vitre brisée, pas un livre à terre ni oublié sur la grande table. John sentit une suée couvrir son front. Il respira profondément et calma son rythme cardiaque. Puis il bloqua les volets et referma la fenêtre, laissant le rideau grand ouvert.
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12 janvier 2006
Une bibliothèque
Quel trésor ! Pourvu que …
Heureusement, il put lire les quelques titres que son regard balaya et se rassura en devinant qu’ils étaient écrits dans une langue qu’il saurait lire. Il ouvrit une vitrine au hasard et saisit un des premiers livres que sa main approcha. Un livre sur la peinture flamande, pas son sujet préféré, mais qu’importe ! Il avisa un grand fauteuil recouvert d’un drap et s’assis, prêt à commencer sa lecture improvisée. C’est alors que s’adossant au fauteuil et levant inopinément le nez de sa future lecture, il la vit.
Elle ! Encore elle ! Mais pourquoi ?
Au plafond de la bibliothèque, une magnifique peinture à fresque s’étalait sur près de douze mètres carrés. Il reconnaissait le visage de celle qui le regardait de ses yeux de plâtre peint. Il le voyait surgir à tout instant sur l’écran intérieur de son front. Magnifique et captivante, belle et envoûtante mais tellement inquiétante pour lui ! Il ne comprenait pas pourquoi ce visage hantait ce qui lui restait de mémoire. Il resta pétrifié en la retrouvant peinte au plafond. Incapable d’effectuer le moindre mouvement, le regard vissé sur le visage du tableau, il retrouva les trois couleurs qu’elle portait, le bleu, en voile lourd posé sur sa chevelure, l’orange du manteau, le vert de la robe. Il eut cependant la force de s’apercevoir que sa mémoire n’avait pas gardée intacte la disposition de ces trois couleurs. Parfois il voyait le voile orange et la robe bleue, parfois le manteau bleu couvrait une robe verte. Assise, elle tenait un parchemin déroulé au bout de ses bras et paraissait lire de ses yeux de jade, au-delà de celui-ci, dans l’éther azuréen, quelque mystérieuse pensée.
Sibylle !
C’était le prénom qu’il attribuait à cette femme sans aucune idée de la raison pour laquelle il s’imposait à son esprit vacillant.
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13 janvier 2006
John avait sombré
John s’était endormi paisiblement, pour la première fois depuis longtemps, sur la méridienne de la bibliothèque. Depuis sa découverte de la Grande Demeure, il retrouvait le goût de vivre en travaillant à la restauration des salles de réception. Toute la journée précédente avait été occupée par la peinture au badigeon de chaux dont il avait entrepris de décorer la grande salle à manger du premier étage. Le soir venu, le corps fourbu, il s’était réfugié dans sa pièce préférée, au second étage de la grande demeure, la bibliothèque. Il avait choisi un ouvrage qui traitait exclusivement de la sculpture de Donatello. Devant une double-page montrant des reproductions de la Madeleine et du saint Georges, pris de vague à l’âme, son regard s’était échappé vers le plafond, où une fois de plus, il retrouvait la sibylle delphique qui l’émouvait tant. Les rêves s’étaient mêlés à ses pensées et John avait sombré dans un doux repos.
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