John s’était levé tôt, reposé. Cette sensation de plénitude inhabituelle lui fit presque peur. Pour une fois il s’était endormi sans boire. Pour une fois depuis trop longtemps, il avait dormi sans cauchemar, il s'était réveillé sans nausée. D’un pas lent mais décidé, il avait marché vers le port, puis avait suivi, une bonne heure, un chemin sur le bord de l’estuaire sinueux jusqu’à voir la mer et l’horizon sans limite se détacher du rivage. Il n’était pas encore à l’embouchure qu’il devinait là-bas derrière un petit archipel, mais la vue était belle et dégagée.

 

horizon

 

Il s’était assis sur un rocher couvert de lichen jaune, en face d’un petit bois de sapin qu’il voyait bien sur l’autre rive. L’estuaire s’élargissait d’un coup à partir de ce rocher. En face, au pied du bois de sapin, un rocher gris marquait de même une sorte de frontière entre la rivière et la mer. Un goéland s’y était perché pour surveiller de haut son territoire. La marée était haute. Descendait-elle ? Des pêcheurs se hâtaient de rejoindre leur lieu de pêche ou de rentrer au port. Le ronron de leur moteur était ponctué par les gémissements des goélands qui suivaient ceux qui vidaient leurs poissons. John devina que le petit bois en face dissimulait une maison et qu’une ou plusieurs autres se cachaient sur les îles. John laissa son esprit vagabonder dans les méandres de sa mémoire.

   

roche_jaune

 

Ce paysage lui était familier. Il ne chercha pas à en comprendre le sens mais il croyait pourtant n’être jamais venu ici. De toute façon, il ne savait pas non plus comment il était arrivé sur le port un matin. Il se contenta d’apprécier la beauté de la vue et s’assoupit doucement dans le soleil tiède du matin d’été.

Un bruit léger, tout près de lui, le tira de sa torpeur. Un objet informe avait pris place à quelques pas sur un autre rocher pendant son assoupissement. Cette chose compacte, d’un gris-brun gluant et visqueux, restait immobile mais paraissait cependant animée d’un mouvement léger de respiration. « On dirait un être humain recroquevillé recouvert d’algues », pensa John, intrigué. Il ne bougea pas plus et resta regarder l’étrange apparition, attendant qu’un événement modifie l’aspect de la chose, la fasse bouger ou quelle disparaisse, peut être. Il n’en savait rien et pour tout dire, il s’en fichait, ou se laissait le croire. La mer était un peu descendue, l’eau commençait à faire place à la vase.
Les pêcheurs continuaient leur va-et-vient, des bateaux de plaisance remontaient la rivière, des kayaks passèrent descendant vers l’embouchure de l’estuaire. Un cormoran séchait ses ailes, perché sur une balise rouge. Des sternes plongeaient, des mouettes et des petits limicoles becquetaient la vase à la recherche de vers.

 

bisquine

 

John observait du coin de l’œil la silhouette depuis pas mal de temps, quand elle bougea enfin. C’était une forme humaine qui se décolla du rocher avec fluidité comme un paquet de goémon soulevé par une vague.

...